Par Nabylah Abo Dehman (@NabylahAbo), Manager, Social Issues, the PRI

Nabylah Abo Dehman

La semaine dernière se tenait chez Amundi à Paris un évènement pour le lancement de la version française du guide pour orienter l’action des investisseurs sur les changements climatiques et la transition juste. Ce guide, produit d’une collaboration entre le Grantham Research Institute on Climate Change and the Environment de la London School of Economics et de l’Initiative for Responsible Investment de la Harvard Kennedy School, en partenariat avec les Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) et la Confédération Syndicale Internationale (CSI) , présente les leviers d’action dont disposent les investisseurs en vue de poursuivre l’objectif d’une transition juste dans le cadre de leurs pratiques opérationnelles.

Si l’urgence climatique n’est plus sujette à caution, la nécessité de prendre en compte les enjeux sociaux de la transition à une économie bas carbone est elle aussi de plus en plus évidente. Nous pouvons l’observer notamment dans les prises de positions et les plans d’action des décideurs politiques comme l’illustrait d’ailleurs l’intervention d’Elise Calais, Sous-directrice de la responsabilité environnementale des acteurs économiques au Ministère de la Transition écologique et solidaire mardi dernier sur les enjeux de la transition juste dans le contexte français. Ce thème de la transition juste, depuis longtemps au centre des revendications syndicales en matière de climat trouve peu à peu sa place dans tous les échanges en lien avec la transition énergétique comme en témoignait d’ailleurs les propos de Sophie Chambon, Directrice du développement durable à la SNCF sur les réflexions entamées au sein de l’entreprise sur ces enjeux.

Just transition French event

Un panel multi-partie prenante pour discuter de la transition juste – Helena Viñes Fiestas, BNP Paribas Asset Management ; Stanislas Pottier, Amundi ; Alexis Masse, CFDT et FIR ; Sophie Chambon, SNCF et ORSE et Philippe Brossard, AG2R La Mondiale (de gauche à droite)

Il n’en est pas moins vrai que la mise en œuvre pratique de la transition juste demeure complexe et nécessite le concours de toutes les parties prenantes – et notamment des investisseurs. Plus de 130 d’entre eux représentant plus de 8000 milliards d’encours sous gestion ont signé la déclaration des investisseurs internationaux des PRI pour la transition juste qui était présentée en Décembre dernier à Katowice lors de la COP 24. En signant cette déclaration, les investisseurs s’engagent à aborder le thème de la transition juste dans un esprit d’ouverture, tournés vers l’innovation et mus par un souci de solidarité et d’inclusion dans le but de mettre au point des bonne pratiques en matière d’investissement qui puissent avoir un impact positif à la fois sur le climat mais aussi sur les emplois, les collectivités et le développement durable.

Les interventions et le panel ont permis de mettre en lumière de nombreux aspects clés de ce débat :

1) De nombreux défis à relever

Les différentes parties prenantes ont noté la complexité des enjeux autour de la transition juste que ce soit dans la définition de ce qui constitue un emploi vert, dans l’identification d’indicateurs « S » permettant d’évaluer de manière comparable l’action des entreprises dans ce domaine, mais aussi dans les dilemmes qui se posent parfois pour les investisseurs. En effet désinvestir du charbon de manière brusque et définitive n’a pas nécessairement les effets escomptés pour le climat. Parfois entamer un dialogue et adopter une approche d’accompagnement à l’entreprise pour l’encourager dans sa transition vers des activités plus vertes peut s’avérer bénéfique.

2) Mettre à profit les leçons du passé

Bien que les défis actuels soient d’une nature bien spécifique, il n’en reste pas moins que les expériences passées de certains secteurs ou de certaines entreprises en particulier peuvent apporter des clés de lecture utiles. Une leçon en particulier mentionnée par plusieurs des intervenants est celle du besoin des entreprises d’anticiper les changements plutôt que de se retrouver dans une position de réaction à ces derniers. Cela implique de faire des projections et d’évaluer comment les changements à venir sont susceptibles de mettre en péril le business model, les employés et leurs conditions de travail et la rentabilité de certaines opérations et ce sur le long terme. Helena Viñes Fiestas, Responsable adjointe du développement durable chez BNP Paribas Asset Management a fourni l’exemple de l’industrie pharmaceutique, et de Sanofi notamment, rappelant son échec à adapter son business model au passage du médicament chimique au biologique, à la concurrence des marchés émergents et à celle des médicaments génériques qui a mené à la fermeture de beaucoup de ses centres de recherches et à la perte de nombreux brevets.

Marie Luchet

Marie Luchet des PRI annonce la création du groupe de travail de l’ORSE et des PRI sur la transition juste en France 

3) De l’urgence d’agir

Les discussions ont permis de mettre en lumière l’une des tensions principales en matière de transition juste. En effet l’urgence climatique est telle que la nécessité d’agir rapidement est cruciale mais la prise en compte des enjeux sociaux qui y sont liés peut nécessiter un horizon de temps plus long. Notamment afin que toutes les parties prenantes puissent participer à l’émergence de solutions sur le long terme. Si la prise en compte des enjeux sociaux de la transition énergétique est indispensable, il convient néanmoins d’être attentif à ce qu’elle ne soit pas utilisée par les entreprises dans leurs activités de lobbying pour stopper ou ralentir l’action contre les changements climatiques.

4) Des exemples de bonnes pratiques

Bien que les intervenants aient mentionné à maintes reprises que les entreprises et l’industrie financière tâtonnent encore en matière de transition juste, des exemples concrets de bonnes pratiques ont permis d’illustrer qu’il est déjà possible d’agir. La SNCF par exemple a une approche holistique qui recouvre toutes ses activités par souci de cohérence avec les objectifs qu’elle s’est fixée en termes de lutte contre les changements climatiques et de l’adoption d’une approche solidaire. Ces engagements impliquent parfois des choix complexes. Comme par exemple avec l’objectif de l’abandon du diesel d’ici 2035, des discussions ont eu lieu au sein de l’entreprise pour déterminer l’huile végétale qui conviendrait le mieux comme remplacement – huile de palme ou huile de colza. Bien que cette dernière ait un cout plus élevé, elle a été choisie par souci de cohérence avec les principes de l’entreprise au détriment de l’huile de palme qui a un cout moindre mais des impacts sociaux et environnementaux nocifs.

5) De la nécessité de collaborer

Tous les intervenants ont souligné, chacun à leur manière, le besoin d’inclure toutes les parties prenantes dans les échanges sur la transition juste pour pouvoir mettre à profit les expertises respectives, prendre en compte la diversité des points de vue et construire ainsi des solutions adaptées et inclusives. C’est dans cet esprit qu’était annoncé mardi dernier la création d’un groupe de travail sur la transition juste en France, fruit d’un partenariat entre les PRI et l’Observatoire de la RSE (ORSE) sur ce thème. Pour en savoir plus ou contribuer à ces travaux, vous pouvez contacter Patricia Lavaud – patricia.lavaud@orse.org ou moi-même – nabylah.abodehman@unpri.org